Il y a des lieux à Lyon qui ne se traversent pas, ils se vivent. La place Bellecour en fait partie. Qu’on y débouche depuis le Vieux Lyon, qu’on arrive par la rue de la République ou qu’on sorte tout juste du métro, ce vaste rectangle ocre vous saisit toujours un peu par surprise. Trop grande pour n’être qu’un simple carrefour, trop chargée d’histoire pour être juste un lieu de passage.
Aux origines de Bellecour : d’un marécage à une scène royale
Difficile à imaginer aujourd’hui, mais à l’origine, Bellecour n’avait rien de prestigieux. À l’époque romaine, le secteur n’est qu’une zone marécageuse, en bord de Saône, hors du cœur de Lugdunum, plutôt installé sur la colline de Fourvière. On y trouve des jardins, quelques vignes, et surtout des terrains inondables que l’on préfère éviter.
Son destin commence à basculer au Moyen Âge. Le terrain, appelé alors « Bello chore » (le « beau jardin » ou « beau cours » selon les interprétations), est utilisé comme lieu de pâturage, de manœuvres militaires, parfois même de fêtes. Ce n’est pas encore une place, mais déjà un espace à part, un terrain libre au milieu d’une ville qui se densifie.
Le véritable tournant se produit au XVIIe siècle, quand le roi Louis XIV veut affirmer sa présence à Lyon. Sur ordre royal, on décide d’aménager ici une grande place à la gloire du monarque. Le projet est ambitieux : dégager complètement l’espace, ordonner les façades, créer un vaste décor urbain digne d’une capitale régionale. En 1713, la place royale est achevée, structurée, symétrique, tournée vers la Saône et la colline de Fourvière.
À l’époque, la place change déjà de noms au gré des régimes : place Royale, place Louis-le-Grand, place de la Fédération, place Bonaparte… Elle ne prendra officiellement le nom de « place Bellecour » qu’au début du XIXe siècle, renouant avec son appellation ancienne.
Une place monumentale… qui respire
Ce qui frappe, quand on met le pied sur Bellecour, c’est sa taille. Avec ses 62 000 m², c’est l’une des plus grandes places piétonnes d’Europe. Pourtant, malgré son immensité, elle ne donne pas l’impression d’écraser le visiteur. Au contraire, elle offre une respiration rare au cœur de la Presqu’île.
Le sol rouge ocre – ce sable compacté si typique – lui donne comme un air de place du sud, presque méditerranéenne. Par temps ensoleillé, la lumière se reflète sur ce tapis coloré, et les silhouettes se détachent avec une netteté réjouissante. On y croise des touristes un peu perdus, des enfants qui filent vers l’aire de jeux, des cadres pressés, des flâneurs qui s’arrêtent sur un banc juste « pour voir passer la ville ».
Autour, les façades classiques rythment l’espace. Alignées, régulières, elles racontent cette volonté d’ordonner la ville à la manière des grandes places royales françaises. Les toits d’ardoise, les fenêtres à petits carreaux, les pierres claires : tout ici respire le XVIIIe siècle et le pouvoir urbain.
La statue équestre de Louis XIV : un roi, deux fois détruit, deux fois revenu
Impossible de parler de Bellecour sans évoquer son personnage central : Louis XIV, juché sur son cheval, figé dans un calme souverain. La statue actuelle n’est pourtant pas la première à trôner ici.
La toute première statue du Roi-Soleil est inaugurée en 1713. Monumentale, elle témoigne de la puissance monarchique. Mais en 1793, en pleine Révolution française, elle est abattue et fondue, dans ce grand mouvement d’effacement des symboles royaux. Pendant quelques années, la place se retrouve orpheline de son emblème.
Il faudra attendre 1825 pour qu’une nouvelle statue soit installée, celle que nous connaissons aujourd’hui. Œuvre du sculpteur François-Frédéric Lemot, elle représente un Louis XIV calme, sans dramatisation inutile, dans une posture presque sereine. On est loin du roi triomphant : ici, le souverain semble observer la ville plus qu’il ne la domine.
Un petit détail amusant à connaître : regardez attentivement les pieds du cheval. On a longtemps raconté que la posture des sabots indiquait la manière dont le cavalier était mort (au combat, de maladie, etc.). Cette légende, charmante mais fausse, continue pourtant de circuler sur les visites guidées improvisées entre amis.
Le Petit Prince et Antoine de Saint-Exupéry : l’enfant du pays veille sur la place
À l’extrémité sud de la place, bien moins imposante que Louis XIV mais tout aussi touchante, une autre statue attire les regards : celle d’Antoine de Saint-Exupéry, assis à côté de son Petit Prince. Inaugurée en 2000, elle rend hommage à l’écrivain-aviateur né à Lyon, non loin d’ici.
L’œuvre de Christiane Guillaubey représente Saint-Exupéry assis sur un haut socle, perdu dans ses pensées, tandis que le Petit Prince, debout à côté de lui, semble regarder vers l’horizon. À leurs pieds, des citations de l’auteur rappellent la poésie et la profondeur de ses textes.
C’est un coin que j’aime particulièrement au coucher du soleil, quand les ombres s’allongent et que les silhouettes de l’écrivain et de son personnage se découpent sur le ciel parfois rosé. On entend encore les enfants jouer, mais il y règne comme une bulle de douceur, une parenthèse contemplative au milieu de l’agitation.
Une place de rendez-vous, de fêtes et de manifestations
Bellecour n’est pas un décor figé. C’est un théâtre permanent, dont la programmation change au fil des saisons.
En hiver, la place se couvre souvent d’installations éphémères : grande roue offrant une vue plongeante sur les toits de la Presqu’île, patinoire ou animations de Noël selon les années. En décembre, lors de la Fête des Lumières, Bellecour devient l’un des lieux phares des scénographies lumineuses : projections monumentales, installations artistiques, jeux de lumière sur les façades.
Tout au long de l’année, la place est aussi le point de départ ou d’arrivée de nombreuses manifestations sportives (marathons, courses solidaires), événements culturels ou rassemblements citoyens. C’est l’endroit où Lyon se donne rendez-vous pour célébrer, protester, se rassembler.
Et puis, il y a ces moments plus simples : les Lyonnais qui profitent de leur pause déjeuner pour s’asseoir sur un banc, les adolescents qui improvisent une partie de foot sur le sable, les touristes qui tentent de cadrer Louis XIV et Fourvière sur la même photo.
Autour de Bellecour : les rues où il fait bon se perdre
Ce serait une erreur de ne voir Bellecour que comme une destination en soi. Elle est aussi un carrefour précieux, un point de départ idéal pour explorer la Presqu’île et ses multiples ambiances.
Depuis la place, plusieurs axes majeurs rayonnent :
- Vers le nord : la rue de la République, l’une des principales artères commerçantes de Lyon. Boulangeries, enseignes de mode, cinémas, passages plus confidentiels… On y sent la ville battre, surtout le samedi après-midi.
- Vers l’ouest : le pont Bonaparte qui mène tout droit au Vieux Lyon. En quelques minutes, vous passez des perspectives classiques de la Presqu’île aux ruelles médiévales, avec en toile de fond la colline de Fourvière.
- Vers l’est : le pont de l’Université et les berges du Rhône, parfaites pour une balade à pied ou à vélo. Au printemps, c’est l’endroit idéal pour s’installer sur un transat improvisé face au fleuve.
- Vers le sud : la place Antonin-Poncet, avec son clocher de l’ancien hôpital de la Charité et ses parterres fleuris. Un espace plus apaisé, souvent moins fréquenté, qui offre une respiration supplémentaire.
C’est aussi en sillonnant les petites rues adjacentes – rue des Marronniers, rue de la Barre, rue Gasparin – qu’on découvre les adresses qui font tout le charme du quartier.
Où boire un café ou un verre autour de Bellecour ?
Après quelques tours de place, l’envie de s’attabler finit toujours par se faire sentir. Heureusement, Bellecour est entourée d’adresses sympathiques, où l’on peut aussi bien observer la vie de la place que s’en extraire pour une parenthèse plus intime.
- Les terrasses du côté nord de la place : elles ne sont pas toutes des temples de la gastronomie, mais pour siroter un café ou un verre en profitant de la vue sur Louis XIV et Fourvière, elles font parfaitement le job. L’intérêt ici, c’est le spectacle permanent de la place.
- Rue des Marronniers : à deux minutes à pied, cette petite rue piétonne rassemble une multitude de restaurants et de bars, avec une ambiance très conviviale le soir. On y trouve de tout, du bouchon lyonnais à l’italien, et plusieurs terrasses où boire un verre à l’ombre des arbres.
- Autour de la place Antonin-Poncet : quelques cafés plus calmes permettent de respirer un peu loin de l’agitation de Bellecour, tout en restant à proximité.
Si vous êtes du genre à aimer observer la ville se dérouler devant vous, installez-vous à une terrasse tournant le dos à la rue : vous aurez le théâtre Bellecour en grand écran, et les passants pour acteurs.
Quelques bonnes adresses pour bien manger à deux pas de Bellecour
On ne va pas se mentir : autour de Bellecour, il y a de tout, du piège à touristes au petit bijou discret. Voici quelques pistes pour bien s’y retrouver :
- Les bouchons lyonnais de la rue des Marronniers : même si certains jouent beaucoup sur la carte « typique », il subsiste dans la rue quelques tables honnêtes où déguster quenelles, andouillette, tablier de sapeur ou cervelle de canut dans une ambiance chaleureuse. L’idéal : jeter un œil à la salle depuis l’extérieur. Si ça parle fort, que ça rit et que les tables sont un peu serrées… vous êtes probablement au bon endroit.
- Les adresses plus contemporaines des rues parallèles (Gasparin, Émile-Zola, Président Édouard-Herriot) : dans ces rues, on trouve de jolies tables bistronomiques, travaillant de beaux produits locaux, souvent avec une carte courte et de saison. Parfait si vous cherchez une cuisine plus inventive, tout en restant dans le quartier.
- Les pâtisseries et chocolatiers des alentours : pour une pause sucrée après votre balade, les vitrines ne manquent pas. Entre pralines roses, tartelettes et chocolats fins, c’est une manière très douce de prolonger la visite.
Un petit conseil pratique : les Lyonnais sortent beaucoup le week-end, surtout le samedi soir. Pensez à réserver si vous visez une adresse en particulier, même à deux pas de Bellecour.
La place Bellecour côté pratique : transports, orientation et rythme de visite
Autre atout majeur de Bellecour : c’est un véritable nœud de transports. Le métro (lignes A et D), plusieurs lignes de bus, les stations Vélo’v… tout converge ici. Si vous séjournez à Lyon, il y a de fortes chances que vous passiez par Bellecour plus d’une fois.
C’est aussi un excellent point de repère. Quand on se perd un peu dans la Presqu’île, revenir à Bellecour permet de « recalibrer » son orientation :
- En regardant Fourvière (la colline avec la basilique), vous avez le Vieux Lyon en contrebas, juste derrière la Saône.
- En tournant le dos à Fourvière, vous vous dirigez vers les quartiers plus récents, le Rhône, les quais et les universités.
- Sur votre gauche en regardant Fourvière, la rue de la République vous mène vers l’Hôtel de Ville et l’Opéra.
- Sur votre droite, vous filez vers Perrache et le sud de la Presqu’île.
Pour profiter pleinement de Bellecour, deux moments de la journée sont particulièrement magiques :
- Le matin, quand la lumière est douce et que la place n’est pas encore envahie. On y ressent mieux l’ampleur de l’espace et l’alignement des façades.
- , quand les éclairages urbains se mettent en place, que les statues prennent un autre relief et que les terrasses s’animent.
Entre les deux, laissez-vous porter : traversez, revenez, changez de point de vue. Bellecour est de ces lieux qui ne dévoilent pas tout en un seul regard.
Pourquoi Bellecour reste un cœur battant de Lyon
On pourrait croire qu’une grande place monumentale, dessinée pour flatter des rois, aurait du mal à traverser les siècles. Bellecour prouve le contraire. Elle a connu les changements de régimes, les révoltes, les guerres, les métamorphoses urbaines, mais elle est restée ce point d’équilibre entre le passé et le présent lyonnais.
C’est peut-être pour cela que, même après de nombreux séjours à Lyon, je reviens toujours m’y poser quelques minutes. Pour regarder le flot des passants, écouter les langues qui se croisent, observer les silhouettes de Louis XIV et du Petit Prince se découper sur le ciel, et sentir, au milieu du sable ocre, que la ville respire par ici.
Que vous découvriez Lyon pour la première fois ou que vous y reveniez comme à un vieux rendez-vous, passez par Bellecour. Prenez le temps de la parcourir, de tourner autour de ses statues, de vous perdre dans ses rues adjacentes. Vous verrez : la plus grande place de Lyon n’est pas seulement vaste, elle est aussi étonnamment intime, dès qu’on prend le temps de l’écouter.